Archive for décembre 2009

Tom-Vic

décembre 5, 2009

Vic se réveille. Elle a mal dormi et sa langue au fond de sa bouche est pâteuse. Qui est dans son lit ? Elle selève, somnambule, jusqu’à l’évier, boit un verre d’eau, recrache tout. « Bordel, où suis-je ? » Puis, enfin, elle se souvient. Ils n’auraient pas dû. C’est la première pensée de Tom en ouvrant les yeux dans la chambre blanche. Il tourne la tête et se reconnaît dans la glace de l’armoire. Il s’assoit au bord du lit, s’essuie le visage de la main, se frotte les joues puis se passe les doigts dans les cheveux. Vic revient et lui demande : « Café ? ». Il la regarde et oublie ce qu’il vient de penser. Elle est belle, elle a l’âge de sa fille, celle qu’il n’a pas eu avec son ex. Il a couché avec la fille de son patron. Et il a encore envie d’elle.

– J’ai faim de toi.

– C’est ringard, ça, « j’ai faim de toi ».

– Et se balader à poil au petit matin devant son amant, c’est branché ?

– Ca te gêne ?

– Non. Au contraire, ça me plait.

Elle sourit et elle a l’âge légal pour faire l’amour avec lui et toute une vie inconnue de lui derrière elle.

– Non seulement tu viens de signer ton retour à la circulation jusqu’à la fin de ta carrière, mais en plus je te signale que t’es un ringard, pervers et connaisseur mais ringard.

– Est-ce que…

Il n’a pas envie de savoir mais c’est plus fort que lui.

– Va-s-y.

– Combien…

– Beaucoup mais aucun n’a compté.

– Et moi ?

– Toi, rien. Aucun ne compte.

Il prend ça en pleine figure.

– Pardon, mais si tu as posé cette question, c’est que tu voulais la réponse.

Il encaisse. Comment en sont-ils arrivés là ? Une dispute ? Un hasard ? Une erreur ou la suite logique de leur relation ? Il s’en fiche. Elle lui saute dessus, le repousse, s’installe à califourchon sur lui.

– Eh bien, tu n’as pas répondu.

– Quoi ? Qu’est-ce que tu veux que je dise ? Tu me balances ça sans les précautions d’usage. Tu veux que je réagisse comment ?

– Je voulais savoir si tu voulais du café. Et puis les précautions on les prends avant, en général.

– Ne change pas de sujet.

– Pourquoi tu t’inquiètes maintenant ? Tu le savais, non ? Tu as lu mon dossier, alors fais pas l’offensé !

Elle grimace de mépris.

– Putain, je suis sûre que tu l’as lu juste après notre première rencontre.

Elle a raison. Il se dégage, se rassoit au bord du lit. Il dit en se regardant dans la glace :

– Noir, le café.

– Ok.

Elle descend du lit, enfile une chemise et sort. Lui, il va dans la salle de bain prendre une douche. Cela n’aurait jamais dû arriver. Il va pouvoir ressortir son uniforme et le faire laver.

Cette nuit-là fut la dernière. Elle n’eut jamais lieu nulle part. Ni dans les dossiers de Police, ni dans la mémoire de Tom. Elle disparut lorsque le soleil se leva. Il ne lui restait qu’à continuer à jouer au flic.

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Peindre

décembre 5, 2009

– Vous passez du temps à peindre ?

– Parfois j’ai l’impression de faire pousser un oignon. Je rajoute couche sur couche jusqu’à la monstruosité. A ce moment-là, je m’aperçois que le plus important est invisible, le coeur est caché. Je m’énerve et je crève l’abcés,… C’est-à-dire… Je donne un coup de couteau, je fais une cicatrice, je perce l’épaisseur des couches pour laisser transparaitre le coeur.

– D’où votre utilisation personnelle, inégalée à vrai dire, du regard.

– Oui, c’est la faille, la crevasse qui permet de voir l’intérieur.

– Vous utilisez souvent des métaphores pour expliquer votre façon de travailler.

– C’est normal, un usage courant des mots ne suffit pas à tout exprimer. On reste dans la description, on rate l’émotion. Je pense qu’il n’y a qu’un autre art qui réusssisse à décrire un art. J’utilise les formes poétiques pour parler de la peinture parce que, comme le dit Bacon, il est impossible de parler de peinture. On peut simplement parler autour de la peinture. C’est une question de logique. Le son et l’image ne peuvent que difficilement se retrouver, par un biais, une histoire à raconter par exemple, un film.

– Vous avez arrêté de peindre, on dit que …

– Ca m’a fait très mal, je gribouille de temps en temps. Mais la peinture prend du temps et c’est la seule chose que je n’ai plus. Je ne peux plus me permettre d’envisager mon oeuvre dans la durée. Si je peints, cela ne doit pas prendre trop de temps. Je ne peux pas corriger, rectifier, améliorer. Je suis toujours déçue par ce que j’obtiens, je sais qu’il faut que je recommence et je ne peux pas. Alors je m’arrête et ce que je vois est lamentable. Alors, à quoi ça sert de peindre des tableaux inachevés, mal fichus ? Ce n’est pas de l’orgueil, plutot une forme de tristesse, de dégout. Ca fait mal mais j’ai gagné du temps pour le reste.

– C’est-à-dire ?

– Les gens, la vie. Même si la vie sans la peinture, ce n’est pas vivre tout à fait.

Baby

décembre 5, 2009

Baby. Il avait couché avec Bébé. Celle que tout le monde appelait Babe comme sa mère l’avait fait la première.
La plus petite de ses filles, la plus fragile, la plus remuante des trois filles de la Légende.

Il revoit cette femme-enfant debout derrière la porte entrebâillée. Tout d’abord, comme il garde les yeux à terre, il ne voit que le bout de ses orteils, à demi-cachés par le bas de sa salopette bleu pâle. Son regard remonte le long de ses jambes jusqu’à sa ceinture qu’elle a faite avec les bretelles de son vêtement. Il entrevoit son nombril, dans la ligne brune entre le bleu et le blanc de son Tee-Shirt. Ses yeux n’osent pas s’attarder sur sa poitrine serrée dans le débardeur étroit. Ils se dépêchent d’arriver au visage, brun encore, couvert de tâches de peinture, jusqu’aux yeux enfin, bleus, encadrés sous ses sourcils noirs. Et ces quelques mots : « vous savez, mon père dit que mes tableaux sont la preuve de l’existence de Dieu ».

Père de Vic

décembre 5, 2009

Le père de Vic était né à New York dans Little Italy, c’était un vétéran du Viet-Nam. Son engagement dans l’armée américaine lui avait permis d’obtenir une carte verte pour sa mère. Pendant la guerre, la foi l’avait sauvé de la folie. Et peut-être l’amour aussi. Le couple qu’il formait avec la Légende ressemblait aux scénarios qu’il écrivait pour les séries télé : un couple parfait, amoureux depuis toujours, solide face aux épreuves, renforcé par elles. Il avait été déclaré disparu  et la Légende s’était engagée dans la Police. A son retour, elle l’attendait et ils s’étaient mariés. C’était lui qui avait voulu des enfants, elle, elle ne voulait pas rendre malheureux des êtres innocents. Il l’avait convaincu en lui disant qu’on doit toujours donner une chance à la vie. Mais ils n’avaient eu qu’un fils et malgré son amour pour « ses femmes », il lui restait un sentiment de manque qu’il comblait avec les 4 petits-fils que son propre fils avait eu avec une danoise, des enfants blonds qui ne lui ressemblaient pas vraiment.

Mère de Vic

décembre 5, 2009

La mère de Vic, ils l’avaient rencontrée pour les besoins de l’enquête. Grande, sèche, rousse, le visage taillé à coups de serpe. Elle avait une cicatrice sous l’œil gauche, en forme d’oiseau stylisé. Ses yeux étaient toujours en mouvement, sa bouche comme un trait, se soulevait de temps en temps au coin gauche dans un sourire ironique.

Son bureau était grand, digne du chef-adjoint de la police de Los Angeles. Ce fut la légende elle-même qui leur ouvrit la porte. Pas la peine de lire la plaque sur le bureau pour savoir qui était le patron. Elle les invita à s’asseoir. Elle prit la chaise derrière le bureau et se plaça face à eux. Elle ne leur avait jeté qu’un coup d’œil à leur entrée, mais ils s’étaient sentis examinés, jugés et découverts. Elle alla droit au but :

-Je n’exercerai aucune pression sur vous. Si quelqu’un vous empêche de travailler, dites que vous avez mon feu vert. N’en abusez pas. Je vous demande de faire votre boulot. Faites-le bien. Quand vous arrêterez quelqu’un, faites que ce soit le meurtrier. Si vous avez des questions, allez-y.

Elle fit un signe de la main, leur laissant la parole. Val dit :

– Merci de votre confiance.

– De rien.

– Est-ce que vous connaissiez Carrie ?

– Non, je ne l’ai jamais rencontrée. Je vais vous donner une copie des rapports de l’équipe chargée de protéger ma fille, ceux qui concernent la rencontre de Vic et Carrie ainsi que ceux qui rendent compte du séjour de Carrie à l’atelier. D’après mes hommes, il n’y a pas grand’chose à en tirer : ( Elle eut un sourire ironique et lança un regard à Val.) Carrie était vivante quand elle a quitté l’atelier.

– Excusez-moi, mais … Vous n’avez pas lu les rapports ?

– Non. Je respecte la vie privée de ma fille. Cette équipe est là pour la protéger pas pour l’espionner. Carrie n’a pas été classée comme dangereuse par les gars, donc je n’ai pas demander à en savoir plus. Je peux simplement vous assurer en tant que mère, et vous savez ce que ça vaut, ( sourire ironique), que ma fille n’est pas capable de tuer… Et en tant que flic, je peux affirmer qu’elle n’en a pas eu la possibilité matérielle. Ma fille n’a pas quitté l’atelier entre le départ de Carrie et le moment où on l’a retrouvée morte. Mais vous lirez tout ça dans les rapports. Si vous avez d’autres questions…