Critique d’art

Monsieur,

Vous m’avez demandé de témoigner de mes relations avec Vic. Je ne m’en sens pas capable. Je préfère vous faire parvenir une des rares lettres que j’ai reçues de Vic. En espérant qu’elle vous sera utile.


Bonjour,
votre question est «qu’est-ce qu’un tableau réussi ?»
Je ne sais.
Je crois que j’aurais réussi un tableau, que je serais devenue peintre lorsque quelqu’un viendra me dire : « Vous savez, votre tableau, quand je l’ai vu, c’était tellement fort que j’en ai fermé les yeux. Et là, les yeux toujours fermés, je sentais sous mes doigts la chair de ce corps nu que vous aviez peint. J’en sentais la chaleur, la douceur. J’en ai rouvert les yeux et la peau avait un visage. »
Quand on regardera mes tableaux les yeux fermés et avec le bout des doigts, je serai enfin peintre. Le toucher est le premier des sens, sensualité et désir : en voilà la clé.
Je voudrais réaliser par les mots la même oeuvre : que, au fur et à mesure de la phrase, l’évocation des êtres, ces personnages inexistants, irréels, les fasse apparaître dans le fauteuil qui me fait face. La main tendue, le sourire aux lèvres, comme des amis perdus dont je lis la correspondance oubliée. Il faut pour écrire, oublier tout ce qu’on a lu, pour pouvoir se consacrer de toutes ses forces à ce pénible travail : chercher l’adéquation improbable qui réunira les mots et l’émotion qui est à décrire. Et une fois le livre fini, supporter l’outrage du lecteur. La lecture est le viol de l’intimité qui s’est installée entre l’auteur et son livre, qui a dit ça ?
Bien sûr, vous pouvez transcrire tout cela pour la peinture, je m’y reconnaitrai.
Mais la peinture, c’est la vue, les mots c’est plus intime.
La vue est une mise à distance. Il faut se rapprocher, mêler nos souffles, nos respirations. Pratiquer l’acte sexuel parce qu’à mon avis, c’est ce qui se rapproche le plus de l’expérience esthétique. Le ravissement de la Beauté, l’état hébété devant une oeuvre habitée par l’Art, (vous voyez, pardon, vous pouvez lire comme la peinture me rend bébéte, à moins que vous ne pensiez mauvais poète).
Je disais donc : si chaque spectateur pouvait avoir un orgasme devant chacun de mes tableaux, je serai enfin peintre. (orgasme sans masturbation manuelle ni mécanique manipulation).
J’ai bien peur que tout ceci ne réponde pas vraiment à votre question. Et malgré toute l’ironie que j’ai laissé percevoir dans mes propos, la réponse la plus simple est : je ne sais pas. Je ne me considère pas comme peintre. Un tableau réussi, c’est impossible. Mais c’est bien plus compliqué.
Dans un sens, cela explique pourquoi la peinture abstraite m’a déçue. Jouer de la gamme des couleurs pour exprimer des émotions, ça va un moment, ça ne suffit plus à terme. Le portrait est l’expression des émotions humaines, c’est plus approprié à ma recherche artistique. ( Qu’est-ce que je recherche dans l’art ? Une raison de vivre, je crois. )
Mais finalement fréquenter le genre humain c’est beaucoup plus intéressant que le peindre.
Je ne serai donc jamais véritablement peintre .Les tableaux sont devenus prétexte à rencontrer des gens et ils ne sont plus le but de mon travail. Il n’y aura jamais de tableau final, apothéose définitive. Désolée.
Mais je n’en ai pas fini avec vous.
Il faut que je vous dise à propos des portraits, de ces choses qui ne doivent être répétées à d’autres. Seulement à vous qui me semblez à même de comprendre.
A propos des portraits, il y a des gens qui ont peur que je les peigne, peur que je révèle quelque chose d’eux qu’ils ne veulent pas voir ni que cela soit vu. Mais pourtant, ils n’ont pas de raison d’avoir peur : je peints ce que je vois et je peux me tromper. De plus je ne peints que ce que je veux peindre et parfois j’en dis plus sur moi que sur le sujet du portrait.
Enfin, il y a des tableaux que je ne montre à personne, que je peints sans demander l’autorisation des sujets. Des tableaux fantasmatiques voire érotiques. Le plus intéressant, enfin ce qui me branche le plus, c’est peindre la peau, d’où je pense ma période tatouage. Reproduire exactement le velouté, le grain de l’épiderme.
Les docteurs nazis qui faisaient des trucs avec la peau humaine, je les comprends. Moi c’est pour ça que j’ai aimé Le Silence des Agneaux, c’est à cause du mec qui récolte la peau humaine. Mais il faut qu’elle garde sa fraicheur, la peau sèche, défraichie, c’est moche.
Vous voyez, ce genre de tableau vaut mieux les cacher. Surtout que les sujets sont à poil. J’ai un peu honte de les montrer. Même si j’aime bien les regarder, ils font partie du stock à détruire à ma mort. Quand je suis là devant ces peaux, ça me donne envie de les toucher, de les caresser. Mais ce n’est pas sexuel, c’est pour la sensation de leur peau sous mes doigts.
Peut-être est-ce là, à ce moment seulement quand je caresse dans le vide mes tableaux honteux, que je suis, enfin, peintre.
Qu’en pensez-vous ? Ne répondez pas que vous ne pouvez rien dire sans avoir vu ces tableaux, je ne les montrerai jamais.

Bien à vous, au revoir,

Vic.

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